Une recension de Serge Larrivée
Dans Le cas Dominique, publié en 1974, F. Dolto raconte l'histoire d'un enfant de 14 ans, phobique des objets qui tournent (ex.: bicycles, manèges). La célèbre psychanalyste avait découvert, d'une part, à quel point Dominique dominait sa mère au point de devenir "le phallus de maman" et, d'autre part, combien la naissance de sa soeur Sylvie avait été catastrophique. En effet, "toute image dynamique semble être la signalisation de l'existence de Dominique en tant qu'il est encore vivant". Mais cela pouvait être annulé... Tout cela ne pouvait être pérennisé que s'il vit (or précisément voici venue... Sylvie) (Debray-Ritzen, 1991). Capable de tels calembours, F. Dolto aurait pu postuler le poste de Roger Laroche à Radio-Canada bien que ce dernier veuille nous faire rire, alors que Dolto est tout à fait sérieuse et ne veut surtout pas nous faire rire. Quelle tristesse!
Heureusement pour les éducateurs, dont surtout les mères, le Dominique dont il s'agit dans les livres de Jean Gervais n'a pas de tels problèmes de "survie" (voilà au moins un demi-calembour!). Les problèmes auxquels Dominique ou ses amis sont confrontés sont moins exotiques que le Dominique de Dolto, mais ils sont plus courants: énurésie, sollicitations sexuelles de la part d'adultes, difficultés scolaires, mensonge, divorce, handicap physique, intimidation physique par les pairs, alcoolisme des parents.
Les huit livres de la collection "Dominique" montrent une semblable structure: a) une quarantaine de pages d'un texte bien aéré et agréablement illustré; b) un mot aux parents et, depuis les trois dernières parutions aux éducateurs; c) à partir de la deuxième parution, des remerciements ainsi qu'un mot sur l'auteur et l'illustrateur.
L'enfant qui rencontre le "Dominique" de ces histoires est mis en présence de situations bien réelles au cours desquelles des enfants, des parents et des enseignants manifestent diverses attitudes plus ou moins adéquates. Les scénarios imaginés sont réalistes: ils ne banalisent rien ni ne dramatisent quoi que ce soit. Dans le but d'aborder les divers problèmes, Gervais insiste sur la diversité des réactions possibles. De plus, les moyens suggérés sont simples sans tomber dans le simplisme, à la portée de tous et, surtout, ils ont été vérifiés. La centration sur les moyens plutôt que sur les causes évite de culpabiliser inutilement les parents et suscite des espoirs réalistes: aucun des acteurs n'a de remèdes miraculeux et personne n'est idéalisé. Les problèmes ne se résolvent pas d'eux-mêmes, les changements découlent de gestes et d'attitudes nouvelles de la part des protagonistes qui, dans la plupart des cas, doivent déployer du courage et de la détermination.
Certes, les livres de la collection "Dominique" sont destinés aux enfants, mais les parents pourraient encore en profiter davantage. Que les parents se rassurent, les mots aux parents et aux éducateurs sont de l'anti-Dolto et consorts. Donc finie la culpabilité infructueuse. Le premier livre, Le secret de Dominique, donne le ton. "Si votre enfant urine régulièrement au lit, la nuit, on vous dira peut-être: "il a un problème de personnalité" ou "vous avez un problème de relation avec lui; c'est sa façon d'exprimer son agressivité à votre endroit". Ce livre remet en cause de telles affirmations, pour déculpabiliser parents et enfants..." (p. 41). Les huit "Dominique" mettent ainsi en question les fausses croyances relatives aux huit problèmes traités. Autant les scénarios que les mots aux parents et aux éducateurs sont éclairés par les plus récentes recherches, aussi bien cliniques qu'expérimentales.
Je ne connais pas le curriculum vitae de Jean Gervais, mais on doit se réjouir de voir un professeur d'université passer outre le "publish or perish" et se permettre une telle forme de vulgarisation scientifique. Certains pourraient reprocher aux "Dominique" de ne pas suffisamment divertir. Bien sûr, mais tel n'est pas l'objectif. Gervais vise à informer les enfants et les parents sur des problèmes bien réels. Même si l'éducatif prime sur le romanesque, les enfants vont se reconnaîtront dans les histoires de Gervais.
À lire par les enfants, et, peut-être surtout, par les parents qui en ont marre de l'introspection sans fin où les conduisent certains psy ou de se faire raconter n'importe quoi au nom de quelque approche alternative.
Références
Debray-Ritzen, P. (1991). La psychanalyse, cette imposture. Paris: Albin Michel.
Dolto, F. (1974). Le cas Dominique. Paris: Seuil.