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Journal de voyage en asie centrale

Des circonstances hasardeuses m'ont amené à voyager avec un groupe d'amis en Ouzbekistan, en Kirghizie et à Moscou, cet été, du 3 au 18 août.

Première station: Boukhara. Dimanche, cinq heures de l'après-midi, au centre de la vieille ville. Près de la medersa (grande école coranique transformée en musée) et d'une tchaïkhana (café-restaurant en plein air). Nous cherchons la synagogue, rue Tsentralnaya. Personne ne nous entend car nous ne parlons ni le russe ni l'ouzbek. La synagoga? ah! une lueur de compréhension traverse le regard de notre nième interlocuteur: "mehallah evreskaya..." (mehallah..., je connais... en persan, en arabe cela veut dire "lieu", "cité")... Et nous nous enfonçons dans le Quartier Juif: maisons basses, quelques portes s'ouvrent sur des patios, des femmes assises par terre ("tu crois qu'elles sont juives ces ouzbeks?"), la synagogue. Les caractères cyrilliques et hébraïques témoignent qu'il s'agit bien du Kahal Kodech (Sainte Assemblée) de Boukhara. Nous entrons. A droite dans le patio, la synagogue. Rectangulaire. Les murs recouverts de parokhet somptueusement brodés. Des bancs courent le long des murs, devant, des tables surchargées de livres. Une nombreuse assemblée (cinquante? soixante?) d'hommes est assise. Le plus ancien d'entre eux lit le Zohar selon une étrange cantilation. C'est la steppe qui chante. La prononciation est celle des juifs perses. Fin de la "Petihath Eliahou Hanabi". Toute l'assemblée se lève, enfants (fort nombreux), adultes, vieillards récitent le Kaddish à toute vitesse, d'une voix stridente. L'Ancien désigne de la tête l'un des fidèles. Celui-ci se lève, se déchausse, monte sur la theba pour réciter la prière de Minha. Ensuite, un autre extrait du Zohar est lu, puis un autre fidèle va mener la prière de Maariv. Et à chaque fois, ce Kaddish mené à un rythme surprenant. Seraient-ils tous des endeuillés? Nous saurons par la suite que l'usage est que tous récitent cette sanctification, retrouvant la vraie destination de cette prière qui n'est en rien destinée à honorer les morts. Fin de l'office. Comment leur parler? Un peu d'hebreu, des bribes d'anglais. Ils sont tous ouzbeks et ça se voit. Une femme très âgée, la sadika, semble venir du plus profond des steppes asiatiques. Seuls deux fidèles tranchent sur l'ensemble: un Krimatchik qui parle le tat et un juif russe, le chef surmonté d'une casquette et qui ressemble étrangement à un Trotsky quelque peu bedonnant.

Le lendemain, je débarque à la synagogue vers 16 heures. Le lieu est magique. Un cours d'hebreu se déroule dans un autre oratoire situé de l'autre côté du patio. Un jeune enseignant boukharien parle un hebreu remarquable. Trois cents élèves sont inscrits à ce cours qui fonctionne depuis un trimestre. Aujourd'hui c'est le tour des filles (en fait elles ont de 12 à 30 ans). Alternativement il est un jour pour les filles, un autre pour les garçons. Prières de l'après-midi et du soir. Je suis accompagné d'une Israélite bordelaise, fille d'un défunt président d'une des communautés les plus anciennes du Sud-Ouest de la France, portant haut un nom judéo-portugais. Une discussion s'amorce avec quelques fidèles, l'un d'entre eux semblent mieux entendre l'hebreu que les autres. Ils s'étonnent de ce nom ibérique. Et l'ébahissement devient général quand ils apprennent qu'il s'agit bien d'une sefarad. Pour eux les sefardim s'étaient éteints depuis cinq siècles, n'ayant légué que leur rituel. Nous les rassurons... Ils ne sont qu'à moitié convaincus de nos informations.

Après les avoir quittés, nous sommes rejoints par deux jeunes enfants qui nous accompagnent jusqu'à notre hôtel à travers la mehallah. Nous croisons une femme coiffée d'un châle portant l'habit ousbek. C'est une juive, elle s'étonne de voir une autre juive aux "cheveux nus". Nous poursuivons. Nos jeunes guides parlent l'hebreu. Ils comptent bientôt partir en Israël avec leurs parents. Soudain, ils pâlissent. Leur regard s'affolle. Ce regard que nous avons tous croisé un jour, jadis, ici ou ailleurs. Celui de la peur. Un groupe d'enfants et d'adolescents se jettent sur nous, "les ouzbeks!" crient nos jeunes guides. Ils sont fouillés. Les assaillants cherchent des dollars. Nos guides nous supplient de ne pas rabrouer ces jeunes et arrivent on ne sait trop avec quels arguments à disperser la bande. Nous les quittons quelques instants après... avec un sentiment étrange de crainte, d'attendrissement, d'étonnement à retrouver en cette année 91 des comportements dont nous avions oublié l'existence.

Le lendemain, notre guide ouzbek nous dira que les juifs partent. Ils laissent derrière eux leurs bijoux anciens, leurs tapis. Il dit regretter leur départ "ils sont là depuis huit siècles, pourquoi partent-ils maintenant?"

Oui, pourquoi? Et comment ne partiraient-ils pas? Comment n'essayeraient-ils pas de vivre dans un pays où ils oublieraient l'instantané d'une peur qui monte dès qu'un groupe "d'ouzbeks" s'approche d'eux?

 

Samarkand: A quelques pas de la mosquée bleue, la mehallah. Elle semble immense. Nous la traversons jusqu'à la synagogue que nous reconnaissons à son dôme bleu. Le nassi nous y attend. Il avait déjà été averti de notre arrivée par des jeunes enfants à qui nous avions demandé notre chemin. La synagogue est superbe, richement décorée de parokhet. Le plafond, les murs sont recouverts de décorations en stuc. A l'extérieur, le patio comme pour beaucoup de synagogues d'Orient sert de salle d'étude. Non, ici ils ne partent pas (nous apprendrons par la suite qu'une polémique avait éclaté en Israël entre les originaires de Samarkand et la presse israélienne qui avait noirci fortement les conditions de vie que connaissaient les juifs à Samarkand). Le nassi ajoute qu'il est ouzbek, soviétique et que rien ne lui fera quitter cette synagogue que son grand-père a fondée... Nous le quittons sur cette phrase dite en un hebreu hésitant... dehors des enfants de la mehallah nous attendent. Ils veulent des stylos, des papiers, des chewing-gums.

 

Osh en Kirghizie. Ici pas de juifs. Pas vraiment. Au cours d'une réception officielle, dans un aéropage d'apparatchiks kirghizes, un visage pâle. Il nous donnera sa carte à la fin du banquet. Il s'appelle Boris Moïssevitch Shapiro. Il est député, ministre de la santé publique de la République du Kirghiztan, médecin-chef du service sanitaire de la République, membre du présidium, membre du conseil municipal de Bishkek (ex-Frounze). Nous sommes à deux cents kilomètres de la Chine.

 

Tachkent. Nous avons quitté à quelques uns notre groupe qui va s'adonner aux plaisirs de la montagne. Nous nous replions sur Tachkent après un voyage de dix heures (300 km) dans un train qui semble s'être échappé du cauchemar d'un conservateur du musée du rail.

10 heures du matin: 62 rue Gorbunova. L'une des trois synagogues en exercice dans cette ville (celle du la vieille ville - rue Sagban n'est plus ouverte que le samedi matin... D'ailleurs cette partie de la cité est désertée de ses juifs... Des mosquées commencent à s'y construire). Encore une fois, nous retrouvons le charme des synagogues boukhariennes. Deux hommes lisent le Zohar, une vieille femme, aveugle, écoute avec une sévère avidité la mélopée. Un ashkenaze devenu - me dit-il - amoureux des juifs du minhag boukharien joue le rôle du gardien, éducateur, officiant occasionnel. Nous commençons une longue discussion en hebreu. Il fait partie de ces juifs qui s'étaient repliés au cours de la deuxième guerre mondiale avec sa famille en Asie Centrale qu'il n'a plus jamais quittée. Le soir, à l'office, un Jahrzeit. La synagogue est comble. Après l'office de Minha, le Rabbin se lance dans une prédication (daroush) qui va durer deux heures. Il lit le Zohar et le commente en judéo-tadjik. Je retrouve avec bonheur le mode d'enseignement traditionnel des communautés d'Orient. Pendant ce temps, des tables au fond de la synagogue sont dressées. Tous les fruits de l'Eden (et de la vodka bien sûr) nous seront offerts à la fin de l'office du soir. J'apprend alors, qu'une Yeshiva de Lioubavitcher américain a ouvert ses portes à Tachkent. Que restera-t-il de l'enseignement immémorial? Déjà dans un coin de la synagogue, les portraits des Rabbins Schneersohn et du surnommé Baba Salé (!) trônent. Je demande à un jeune fidèle ce que font ces portraits dans ce lieu de culte. Il hausse les épaules et me répond en anglo-hebreu "ils nous ont dit que c'est comme ça qu'il fallait faire... Il faut bien plaire aux Américains, ils ont des dollars!"... Ah!...

Ici pas de véritable mehallah. Mais les alentours de la synagogue sont peuplés de juifs. Femmes aux cheveux teints au henné, jeunes enfants, adultes se promènent dans la rue. La synagogue est leur Hôtel de Ville, leur club, leur Fort Chabrol culturel.

Le lendemain matin accompagné de l'un des fidèles rencontrés à la synagogue (petit détail amusant: notre chauffeur de taxi qui savait que j'ignorais tout des langues locales semblait fort surpris de constater que j'avais trouvé une langue commune avec un habitant de Tachkent), nous nous rendons chez un bouquiniste. Je déniche un livre de prières imprimé à Pise en 1800 (comment a-t-il pu aboutir ici?), une Pentateuque hébraïque avec son tafsir en tadjik, un livre d'exhortations aux anoussim de Meshed, une superbe meguilah royale.

 

Il nous sera difficile de quitter ces juifs aussi émouvants que ceux du Yémen. Ils sont nos contemporains et nos ancêtres. Nos frères et des membres de tribus perdus, de ceux qui ont fait rêver Benjamin de Tudèle... et Ben Zvi.

Vont-ils partir? Dix pour cent des juifs d'Ouzbekistan sont déjà partis en Israël. Pourtant, disent-ils, le fait est qu'aujourd'hui, cela va nettement mieux. Mais déjà des Frères Musulmans hantent les mosquées, déjà des ayatollahs iraniens paradent à l'Hôtel Ouzbekistan.

Moscou. Sur l'Arbat - piège à touristes - entre deux icônes et un amoncellement de drapeaux de l'Union, un livre: Il me semble familier. Il s'agit du "Rituel de prières journalières à l'usage des Israélites de rite allemand" traduit en français par Elhanan Durlacher et publié à Paris en 1881. Etrange rencontre. Ce volume sera rapatrié en France.

Moscou - la synagogue. Qu'ajouter à ce qui en a été dit jusqu'ici, sinon qu'on sent qu'elle fut bâtie pour les riches bourgeois israélites de Moscou qui avaient le privilège d'habiter cette ville à l'époque tsariste. On y vend des badges représentant la synagogue, des haggadot traduites en russe, des livres de prières, des calendriers liturgiques (louah) en yiddish. A côté de la grande synagogue, un oratoire. Un vieillard récite devant une quasi-centenaire une hashkava. Puis avec deux de ses compères, il avale d'un trait deux ou trois verres de vodka. Sur les murs de la synagogue et de l'oratoire, des prières appelant la "bénédiction divine" sur l'URSS et ses dirigeants. Je me retire, quand soudain le chofar pousse son cri. Ce vieillard qui semble à peine tenir sur ses jambes lance d'une traite les trente sons traditionnels. C'est plus qu'émouvant. Impressionnant. Dans le couloir circule un personnage imposant bardé de médailles: c'est l'un des dirigeants de la communauté.

Vendredi soir. Des touristes américains, israéliens. Un bel office de rite ashkenaze. A la fin, un Israélien hurle, gesticule, nous prend à partie, invective, maudit: "Il n'y a pas de mezouza sur la porte de cette synagogue. Vous êtes des païens". Les juifs russes sont blêmes.

Et c'est cela qui me semble dramatique: Au lieu de respecter ceux qui, contre vents et marées ont résisté, des Israéliens ou des Américains les traitent aujourd'hui comme des demeurés et des sous-développés. A la sortie, un juif nous accompagne en voiture jusqu'à notre destination. Lui aussi va bientôt partir. "Nous allons tous partir, je ne leur fais pas confiance... Mais vous voyez comme ceux-là nous traitent, ils nous prennent pour des primitifs".

Il est bouleversé.

Il nous bouleverse.

 

Dimanche en fin d'après-midi nous quittons Moscou. Le lendemain à six heures du matin nous apprenons que le putsch a éclaté. C'est alors que s'inscrivent, se scellent en nous l'image pleine de charme et de mystère de la synagogue de Samarkand, celle émouvante des juifs de Tachkent, et celle mélancolique et exaltante enfin de cette vieille femme qui, engoncée dans ses châles, murée dans une inébranlable sévérité, m'a semblé au cours de ces deux jours passés à Boukhara, n'avoir pas quitté un instant la cour de la synagogue: image emblématique de l'obstination, de la résistance, de l'immémorialité.

 

Jacques Hassoun