"Se reconnaître comme objet de son désir c'est toujours masochiste."
Jacques Lacan, Séminaire sur l'Angoisse, séance du mercredi 9 janvier 1963
C'est autour de la passion, de la mélancolie et du masochisme que nous tenterons de cerner le rapport du sujet à l'Autre. Notons d'emblée que ce graphe tend à signifier cette part de l'autre tel que le sujet le rencontre dans l'Autre (mais aussi que l'objet a ainsi signifié signe la déhiscence qu'il a subie et sa manière d'entrer en composition dans la constitution de l'autre et de la barre portée sur l'Autre).
Or, si nous voulons bien admettre que la mélancolie est le noyau autour duquel s'organise la passion, si la luxuriance passionnée est le lieu paradoxal que le mélancolique tente de hante dans la répétition tenter de se guérir, nous sommes dès lors en droit de nous demander comment l'Autre, comme agent de la jouissance malheureuse se situe dans ce drame.
Dans l'un et l'autre cas, celui qui est la proie de ces affects s'absente de sa position de sujet. Assujetti à l'autre, il est constamment ravi... sans être jamais ravisseur. C'est du moins ainsi qu'il se présente: il est le jouet, le pantin, la victime passive de son partenaire à qui il tente de faire jour le rôle d'agent d'une défaite passionnée.
Dès lors - dans la passion - l'autre (l'objet des feux du passionné) est sommé de soutenir cette place, non pas du bon ou du mauvais objet, mais d'agent d'un drame dans lequel le passionné joue à qui perd gagne, joue à se défaire de ses insignes, joue "sa défaite" enfin.
Nous n'en dirons pas plus.
Le mélancolique quant à lui désigne l'agent de sa détresse et de sa passivité comme le croyant le ferait d'un fléau de Dieu. Celui-ci est le justicier, celui qui sait qu'il est une faute, une culpabilité, aussi s'est-il trouvé à point nommé sur la trajectoire de celui qui sombre dans ses auto-accusations infinies, pour la révéler.
Or, nous l'avons soutenu: le mélancolique serait celui qui aurait perdu "le sein d'une mère" qui n'avait pu elle-même "perdre le sein", et encore moins savoir accompagner l'infans dans son sevrage.
L'objet perdu de l'Autre, du premier Autre, la mère en l'occasion (comme le désigne Lacan) n'aurait pas pu ici se représenter comme modèle premier de la constitution de l'objet. Faute-d'objet-perdu-du-fait-de-l'autre, victime-du-manque-de-privation, le mélancolique dans son acception classique ou dans ses équivalences symptomatiques ( anorexie, boulimie, toxicomanie) tente de ressusciter par la déchéance et la mise à mal de son corps, ce qui n'a pas fait coupure.
Désormais, le mélancolique est cet objet déhiscent non séparé qui a manqué d'être. A ce titre, il est un déchet qui tente de se constituer comme cause de (non-)désir, d'impossible désir.
Ainsi, si dans la passion la série dite objet-cause-de désir vient se mouler et se condenser autour de l'autre qui passionnément aimé, est "élevé à la dignité d'être", et de l'hainamourré, dans la mélancolie il est une défection pulsionnelle telle que nul ni personne ne sauraient se montrer suffisamment (in-)digne pour supporter une cause littéralement perdue d'avance.
"Il faut que tu sois bien indigne pour t'abaisser jusqu'à mon indignité..." telle serait la formule qui pourait rendre compte de cette déchéance.
Or, dans le transfert, cette position peut représenter quelquefois des difficultés majeures nées soit d'une idéalisation exagérée, soit d'une destitution qui mettent constamment en péril la conduite de la cure.
"Quel serait le désir de l'analyste, de quelle qualité peut-il être pour pouvoir se prêter à l'écoute d'une parole qui moud à l'infini les différentes figures de l'indignité et de la dépréciation?"
Tantôt Autre procédant de la férocité générale, tantôt déchet indigne dont l'inefficacité est à la mesure de l'aboulie de l'analysant, l'analyste peut occuper pour celui-ci cette place d'un vide dans le miroir, non pas celui soulageant qui témoigne d'une opération de séparation et d'assomption de l'image spéculaire, mais celui d'une noire et dense opacité.
Que l'analyste soit appelé à se déplacer, à déplacer plus précisément le lieu de destination du discours de l'analysant, cela est évident. Condition minimale, nécessaire, pour introduire dans ce défaut, dans cette faute de qui afflige l'analysant mélancolique, une aire possible de jeu et de dialectisation, c'est-à-dire de perte.
C'est dire que le mélancolique est en proie non à une perte - il s'agit là du sort commun - mais d'un défaut de nomination et de désignation possible de celle-ci.
- "Je dors (dit-elle) tout le temps. Durant toutes ces vacances j'étais toute seule, je n'ai rien fait, je me suis recroquevillée sous mes couvertures."
- "C'est peut-être le manque du sommeil du bébé qui est en train d'être rattrapé."
Cette intervention surprit l'analysante. A la séance suivante elle dit combien cela lui avait semblé doux d'entendre cela. Le sommeil n'était pas une monstruosité de plus, mais une autorisation à reconnaître que quelque chose lui avait manqué. Que ce sommeil-là n'était pas un sommeil symptomatique mais un autre sommeil: celui qu'elle n'avait pas connu.
Cette construction hasardeuse inaugura un déplacement susceptible de sortir d'un va-et-vient qui situait l'analyste dans une position de disqualification et de férocité tout à la fois, pour l'introduire dans l'énigme d'un désir susceptible de trouver sa cause... son objet...
Tel est du moins le trajet que l'analysant entreprit. D'où la question qui peut se poser: la constitution de l'objet dans le transfert et singulièrement dans les cures de mélancoliques ne permet-elle pas à l'analysant de rendre signifiant un symptôme, d'en souligner la dimension métaphorique, de l'inscrire dans ce qui a manqué à advenir pour pouvoir enfin dans ce déplacement métonymique, en saisir la dimension désirante?
Car faire advenir dans la mélancolie l'objet au titre de "perdu" suppose cette trajectoire, suppose aussi que c'est en tant que non-perdu (autre manière de dire "non advenu") qu'il est cause de la souffrance et du deuil impossible à accomplir, auquel le mélancolique est comme astreint.
Ainsi, si dans la passion l'objet a semble constamment perdre sa qualité en se précipitant sur l'autre au point où faute d'être en position tierce il vise à s'absenter au profit d'une dualité spéculaire ou d'un Un non sériel, dans la mélancolie ce qui signe et cause la défaite pulsionnelle serait le défaut même de déhiscence de l'objet qui entraîne le mélancolique dans un impossible deuil d'un deuil, dans un endeuillement redoublé et mortifère.
Qu'en est-il alors du statut de l'objet dans le masochisme?
Dominique avait formulé à la fin des années 70 une demande d'analyse. Elle habitait alors en province, me disait-il, et ne pouvait rencontrer aucun des analystes de cette ville. Il avait été leur amant ou l'amant de leur femme... ou les connaissait de trop près.
Aussi pendant les trois premières années de son analyse, il allait accomplir de longs voyages de nuit qui l'amenaient sale, suant et non rasé jusqu'à mon cabinet.
Dominique est un étonné. Sa voix, son propos, son attitude son ceux d'un perplexe qui ne comprend pas ce qui lui arrive, ce qui lui est arrivé.
Enfant d'un couple très vite divorcé, il a vécu entre sa mère et sa grand-mère jusqu'à l'âge de dix-huit ans.
Son père, un petit hobereau vit retiré sur ses terres. Il a épousé en deuxième noce une femme très jeune qui "empêche Dominique de rencontrer son père".
De son histoire familiale, de son enfance, il en sera fort peu dit. Car le propos de Dominique est autre: évoquer semaine après semaine, avec abattement, sa vie. Il a travaillé dans un cirque comme funambule et contorsionniste, il a pris des drogues "semi-dures" (sic), il a joué - et joue durant les deux premières années de son analyse - le rôle de clown et de souffre-douleur d'une bande de "mecs-cuir" qu'il fréquente (parmi les vexations subies, l'une des plus anodines est celle où, se retrouvant un soir en rase campagne avec ses amis il se voit tout à coup dépouillé de ses chaussures et d'une partie de ses vêtements, pour être obligé ensuite de marcher quinze kilomètres pour rentrer dans le plus simple appareil dans la ville praticienne où il vit). Catalogué comme "très bel homme, très viril" par son entourage féminin, "il prend son pied à ses humiliations, qu'il ne supporte que dans la mesure où il en est le chef d'orchestre".
Quant à sa vie sexuelle, elle le dévore: "il faut qu'il baise encore et encore" et quand "c'est fini", il demande à sa partenaire de l'étrangler pour qu'il "bande une fois de plus". Parfois solitairement, frénétiquement, il se pend, se masturbe, se plante des épingles dans les seins, les testicules, pour bander de telle sorte qu'il puisse s'enculer lui-même. Il perçoit bien que "ça ne va pas", il en est arrivé à un point où il s'effraye mais il ne sait pas très bien au nom de quoi il s'interdirait ces manuvres (il est d'ailleurs fort étonné que je ne lui interdise pas qu'il se livre à ces mutilations).
Sa demande concerne d'abord et avant tout son ratage sentimental, son alcoolisme, le sentiment d'être un pantin, et de ne rien pouvoir changer à sa vie malgré toutes ses tentatives.
Au fil des ans une certaine modification est apparue. Ainsi il reprend ses études universitaires, se marie, quitte sa ville natale pour s'installer dans la région parisienne, devient père d'un petit garçon et enseigne dans des conditions extrêmement difficiles dans des lycées techniques. Il met sur pied un programme d'enseignement de la langue française au profit des enfants d'immigrés, il reprend contact avec son père et arrive peu à peu à s'imposer (malgré différentes déboires où il se présente comme un looser) à l'ensemble de la circonscription académique auquel il appartient. Pourtant demeurent d'une manière constante les conflits permanents avec son épouse ("une Portugaise qui passe son temps à crier" - sic), des moments où la frénésie sexuelle d'antan revient avec violence mais cette fois-ci quelque peu accompagnée d'angoisse, et enfin une difficulté manifeste de s'adapter aux règles que la société impose aux citoyens (impossibilité de payer ses impôts à temps, impossibilité de régler son loyer, négligence radicale dans la rédaction des différents documents administratifs qui remplissent la vie du citoyen français moyen...).
Ainsi, peu à peu, malgré un effacement progressif du masochisme sexuel dans lequel Dominique semblait être pris apparaît comme un texte qui serait écrit sur un bloc magique ce que Freud nomme un "masochisme moral"où il y aurait comme une véritable passion à échouer.
Est-il ici comme le soutient Freud un rapport à la culpabilité, à la faute telle que le sujet ne cesse de se punir? Ou est-il plutôt un défi opposé à la Loi et à celui qui la supporte? Celui-ci n'est-il pas dans cette problématique un dictateur qui ne saurait qu'émettre des diktats sévères et sadiques.
"Ce que la position perverse soutient comme défi, c'est un doute radical sur la légitimité de la position du justicier, non seulement de celle - particulière - de celui qui, devant lui, représente la Loi (ou prétend la représenter), mais, au-delà, celle de quiconque prétend parler en son nom. La réponse masochiste - et on sait la place importante qu'elle occupe dans la structure perverse - prend ici sa signification de ne pouvoir être réduite à une manifestation de culpabilité qui impliquerait que le Sujet a fait sienne la Loi qui le condamne. Le masochisme est d'abord dénonciation du sadisme de l'autre, c'est-à-dire affirmation que celui-ci, en se prétendant défenseur de l'ordre moral, ne fait rien d'autre que de poursuivre, lui aussi, la satisfaction de son propre désir. Il est vrai qu'on peut, après tout, s'armer des tables de la Loi comme d'autres se servent du fouet, mais il n'est plus d'intervention possible de l'ordre éthique à partir du moment où ses jugements ne peuvent trouver leur sanction que dans des actes qui débouchent sur le plaisir éprouvé par l'accusateur comme par le coupable. On n'en remarquera pas moins, en passant, qu'au moment même où celui qui juge voit aussi radicalement contester la légitimité de son intervention, se trouve du même coup avancée une thèse qui, par bien des côtés, est très proche de la théorie psychanalytique sur la conjonction du désir du père avec la fonction de celui-ci comme agent de la castration, comme représentant de l'ordre de la Loi...
L'attention qu'il porte à interroger le désir du père, à repérer sa place fondatrice, lui assure, dans ce procès, une habileté particulière à discerner l'essentiel et à savoir mettre en uvre les ressorts les plus assurés."
Les ressorts les plus assurés? N'est-ce pas que le masochiste ne cesse de mettre en scène sur un mode paradoxal un rapport au désir qui exclut toute inhibition? Au nom de quoi, de quelle instance, le masochiste est-il ainsi rivé à une position constante de looser permanent sinon qu'il érige son désir en Loi. Aussi est-ce dans la coïncidence parfaite de cette "érection", que le Surmoi féroce auquel le masochiste est soumis, semble avoir rempli son rôle d'instauration d'une éthique glaciale et indiscutable.
Que l'autre soit pris à témoin, nul doute à cela. Il est même requis à être présent à la victoire d'une éthique de l'échec portée jusqu'à son terme et sur laquelle le masochiste ne saurait transiger.
Il est - à l'instar du sadique - celui qui assujetti à la loi du désir (un désir désarrimé de la Loi) ne cède en rien sur celui-ci. Le tiers est convoqué à en témoigner mais dans une position toute particulière: celle de l'illégitimité. Toute intervention, toute critique, toute remarque, toute interprétation tentant d'introduire une quelconque disjonction dans la linéarité du discours masochiste est inaudible et ne fait jamais que venir renforcer la loi auquel le pervers, et singulièrement le masochiste, est soumis. Cela ne fait jamais que précipiter le masochiste dans une position d'un être soumis à l'auto-punition permanente.
Et c'est là où git le paradoxe: il se punit sans faute aucune. Sans que la notion de faute ne l'effleure. Si le signifiant de faute est introduit dans son propos, il ne représentera rien. Il ne fait qu'imaginariser la scène de son fantasme et se trouve être pris dans un pictogramme des signes que le masochiste ne cesse de dérouler sous nos yeux, de développer à l'usage de notre entendement. Car dans le masochisme c'est plus le regard de l'autre - de l'Autre déduit de l'autre écrirons-nous - que son écoute qui est requise.
Le masochisme est une exhibition: l'erreur serait de le prendre pour une inhibition.
Cette exhibition consiste dans une intrication pulsionnelle paradoxale. Ici, la pulsion de mort n'est jamais mise au repos, elle est en constante action sans autre possibilité de mise en jeu que dans le retournement constant des pulsions partielles, qui excluant l'autre dans sa subjectivité, s'érotise en prenant le corps propre comme objet. Ici, la pulsion de mort trouve son objet cause de désir et c'est le corps, le sujet qui en devient le véritable enjeu.
Ici, la loi du Désir s'origine de l'énonciateur qui offre son corps et son destin à cette érotisation de la pulsion de mort.
Or, si nous suivons Freud quand il affirme que le Destin est la dernière figure - sombre et inconcevable - de ce à quoi l'infans a à faire, les parents (le mythe dipien selon Lacan), alors nous pourrons considérer que ce qui se joue comme inconcevable pour le masochiste est très précisément le couple parental en tant que s'y fonde le rapport du savoir et du désir, en tant aussi que s'y structure le rapport au phallus et au manque.
Le masochiste sait tout cela, mais rien ne s'en est inscrit. A son endroit il n'est que du désaveu, du "je n'en crois pas mes yeux", dont il supportera l'ascèse jusqu'aux plus extrêmes de sa souffrance.
Que le secret de ce qui se désavoue puisse parfois éclater en termes de psychose ne nous autorise pourtant pas à maintenir une quelconque confusion avec la forclusion des Noms-du-Père. Ici ce qui est en jeu serait une impossibilité de reconnaître et d'identifier cette part distraite du premier Autre et qui signifie son désir.
Cet impossible fonde le désaveu porté à l'endroit du phallus tel qu'il est supporté par le père.
C'est ainsi que nous pouvons comprendre que si "le premier renoncement aux pulsions se fait sous la contrainte de puissances extérieures; et celui qui crée l'éthique, représentée par la conscience morale, qui exige d'autres renoncements", alors nous pouvons affirmer que ces dites puissances extérieures sont elles-mêmes objet de désaveu en tant qu'elles sont les représentants de la représentation des figures parentales nimbées d'une aura énigmatique. Inatteignables (par la musculature, par la décharge vers l'extérieur dirait Freud), elles le sont au point de susciter chez le masochiste encore et encore (sans que jamais l'inaugural qui est en cause ne puisse faire inscription), une soumission au fantasme "on bat un enfant" qu'il semble ne pouvoir quitter sa vie durant.
Dès lors c'est à une sexualisation de la pulsion de mort et de la morale que nous assistons, dans lequel le monde extérieur, scène où se joue à l'infini la punition qui serait susceptible de fournir une preuve d'existence, est rejouée. Ici, le trajet de la pulsion, nous l'avons donné à entendre, ne cesse - non pas de râter l'objet mais - d'errer autour de l'objet. Celui-ci aurait alors pour fonction d'assurer un pont avec le dit principe de réalité, cependant que le corps soumis à la violence de la sexualisation de la pulsion de mort lui servirait de couverture. Ce corps-objet cause de désir, porteur de cette cause-là, tente de rencontrer une réalité qui se dérobe, cependant que son échec et la souffrance qui l'accompagne devient sa loi, sa seule Loi. Ici la jouissance surmoïque qui est en cause chez le névrosé est relayée par une tension pulsionnelle qui n'aurait pas trouvé dans la-dite réalité, dans l'extérieur, sa limite.
D'où la frénésie (à la souffrance), d'où la nécessité de rencontrer un autre fut-ce en s'offrant à lui comme objet.
D'où le point de rencontre et de disjonction que nous percevons maitenant entre la mélancolie et le masochisme.
Dans le premier cas, il s'agit d'une non-advenue d'objet rendant impossible le deuil premier, modèle des deuils futurs, et un savoir sur la perte et sur le manque, alors que dans le masochisme les avatars de l'objet cause du désir ont pour fonction de soutenir la sexualisation de la pulsion de mort qui prend le corps comme objet, moyen comme un autre de se mettre sous la férule d'une Loi qui ignore le manque dans l'autre comme fondateur du désir au profit d'une suture que le masochiste tente par les blessures répétées portées à l'endroit de son corps de maintenir intacte. D'où une formule possible pour rendre compte de la problématique du masochiste: se blesser, se meurtrir, s'avilir, pourvu que le manque dans l'autre ne soit pas rendu possible et encore moins pensable.
Que certains cas de toxicomanie ou de boulimie-anorexie soient à la limite de la mélancolie et du masochisme ne sera pas pour nous étonner si nous considérons la passion qui soutient ces positions et si nous ne perdons pas de vue enfin que la passivité comme mode de rapport à l'autre se situe à l'intersection de ces différentes affections jusque et y compris dans le ravissement hainamourré.
Reste que dans la passion amoureuse le temps où un fragment du corps de l'élu (mèche de cheveux, mains, ombre du mouvement d'une main...) représente l'inaugural d'un coup de foudre, les différents avatars des objets cause du désir du passionné se mobilisent pour habiller celle ou celui qui a déclenché un tel bouleversement, marquant ainsi... la reconnaissance du manque dans l'autre. D'où la différence radicale entre la position du "névrosé" qui succombe aux feux de sa passion jusque et y compris celle qui l'amène à un sentiment de déchéance radicale d'une part, la position du masochiste d'autre part et celle du mélancolique enfin.
La passion peut-elle servir de truchement dans le transfert (à condition que le psychanalyste - est-il nécessaire de le rappeler - ne se croit pas le destinataire de cet affect éprouvé par l'analysant!) pour permettre au mélancolique d'inscrire le deuil au lieu même d'une perte d'objet (et non d'une mise en abime du sujet) et pour donner à entendre au masochiste que le manque est le maître du désir.
Peut-être.
Jacques Hassoun 11 novembre 1991
Questions à Pura Cancina:
Il est tout à fait remarquable de considérer que la logique de l'inconscient nous a amené (Pura Cancina et moi) de part et d'autre de l'Océan Atlantique... et de l'équateur, d'aboutir à des conclusions théoriques fort proches.
En effet, je rejoins parfaitement Pura Cancina dans sa référence à la parenté de l'anorexie et de la toxicomanie avec la mélancolie. J'étais arrivé moi-même au cours de mon séminaire au Cercle Freudien aux mêmes conclusions.
De même il est remarquable de considérer (c'est aussi la question que je souhaite poser) que la mélancolie est le rejeton d'une oralité, d'une avidité redoutable qui se présente à nous comme portant la marque du non-perdu de la mère, la marque d'un objet non advenu au statut d'objet-tiers-manquant. N'est-ce pas ce qui rapproche la mélancolie de la passion où le funèbre semble se profiler derrière la jubilation et la jouissance?
Par ailleurs il me semble important de signaler que si chez la mélancolique le plaisir et l'appétance du plaisir semblent constamment absents, la jouissance (sexuelle) quant à elle est particulièrement présente. Plusieurs cas cliniques viennent confirmer ces orages orgasmiques d'une extrême violence que les mélancoliques peuvent connaître dans l'horreur et le déchirement.
Peut-on dire enfin avec Pura Cancina que la mélancolie révèle cette part de réel qui court dans la pratique analytique? Est-ce dans les cures de mélancoliques que l'aphorisme lacanien "le psychanalyste a horreur de son acte" se manifeste le plus fortement?
Jacques Hassoun